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Paladru et la révolte de Saint-Pierre

29 juil. 2016


L'année 2016 marque un nouveau tournant dans l'histoire de Paladru. Le conseil municipal a voté la fusion de la commune avec sa voisine, Le Pin, sous le nouveau nom des Villages du Lac de Paladru.

Mais en 1907 mon aïeul François Carus rêvait de tout autre chose. Accompagné de ses voisins, lassés de voir leur hameau de Saint-Pierre sur la commune de Paladru être négligé par le conseil municipal, il rédigea une lettre au Préfet. Il demandait que la section de Saint-Pierre soit érigée en commune distincte.


St Pierre de Paladru le 29 janvier 1907
Monsieur le Préfet,

Les conseillers municipaux de la section de Saint-Pierre (commune de Paladru) soussignés ont l'honneur de vous rendre compte qu'ils ont à se plaindre d'une inégalité constante dans la répartition des ressources communales et des avantages quotidiens entre les sections de Paladru et de Saint-Pierre et qu'en outre plusieurs irrégularités ont été commises dans les actes municipaux.

Étant donné le nombre actuel de conseillers de Saint-Pierre comparativement à ceux de Paladru (5 contre 7) il est absolument impossible à la section de Saint-Pierre de défendre ses intérêts. Comme exemple de l'inégalité de la répartition des ressources et des avantages quotidiens nous citerons les faits suivants:

1/ Chemins vicinaux. En 1904: ouverture d'un chemin neuf à Paladru à la condition que diverses réparations de voirie seraient faites à Saint-Pierre. Aucun travail ne fut exécuté.

2/ En 1906 une somme de 250 Fr. fut dépensée à Paladru pour réparation de chemin et seulement 150 Fr. à Saint-Pierre.

3/ Pour la reconstruction de l'église de Saint-Pierre la commune ne donne aucune subvention tandis que pour la réparation du presbytère de Paladru le budget communal fut fortement grévé.

4/ Un facteur receveur fut installé à Paladru malgré l'avis défavorable de la majorité du conseil municipal réuni. Mais ensuite la minorité fut transformée en majorité par la signature d'un conseiller municipal de Paladru qui n'assistait pas à la séance ce qui constitue une grosse irrégularité. D'ailleurs cette nouvelle organisation postale tout en ne rapportant pas de gros avantages à Paladru est des plus défavorables pour Saint-Pierre: il est maintenant impossible de répondre le même jour à une lettre urgente sans envoyer un exprès à Montferrat. D'ailleurs la situation géographique des localités montre nettement que si les intérêts de la section de Saint-Pierre n'avaient pas été considérés comme absolument négligeables l'organisation actuelle n'aurait pas été adoptée.

5/ Une pompe communale entretenue aux frais de la commune est logée en permanence toute l'année à Paladru et il est peu probable qu'elle puisse rendre service à St Pierre en cas de sinistre.

6/ Même avantage non partagé pour le téléphone dans la ligne passe cependant par le village de Saint-Pierre et les appels téléphoniques ne peuvent profiter aux habitants de Saint-Pierre.

7/ En 1906 il fut décidé au conseil que des réparations seraient faites aux deux maisons d'école ; ces réparations étaient en effet très urgentes. La maison d'école de Paladru fut seule réparée, aucun ordre ne fut donné pour l'exécution de travaux à celle de Saint-Pierre qui est restée en l'état.

En présence de ces inégalités constantes, de ces irrégularités contre lesquelles les conseillers municipaux de Saint-Pierre ne peuvent rien étant une minorité absolument négligée. Considérant que le nombre des habitants des deux sections est presque égal, que les contributions de la section de Saint-Pierre atteignent paraît-il un chiffre plus élevé que celles de la section Paladru et profitent pourtant davantage à la section de Paladru. Qu'en outre à Saint-Pierre existent tous les locaux municipaux nécessaires. Nous estimons que le seul moyen de sortir de la situation absolument inique où nous nous trouvons et de demander aux pouvoirs publics d'ériger en commune indépendante la section de Saint-Pierre.

Signalons encore que le village de Chalamont (section de Saint-Pierre) se trouve à 5 kilomètres du centre actuel et que tous les hameaux de la dite section à l'exception du village de Saint-Pierre et de quelques maisons ou regroupements insignifiant comme population en sont à plus de 3 kilomètres.

Les conseillers municipaux soussignés de la section de Saint-Pierre qui vous prient, Monsieur le Préfet, d'agréer l'assurance de leur respectueux dévouement.

Les électeurs soussignés adhèrent à la proposition du conseil municipal de la section de Saint-Pierre et demandent l'érection de cette dernière en commune.


François Carus (1857-1948) devant la maison familiale à Saint-Pierre
(collection personnelle)


Les démarches qu'entreprit François n'aboutirent jamais. La rivalité entre le bourg de Paladru et Saint-Pierre continua encore quelques décennies. Qu'aurait pensé François de cette fusion, un siècle plus tard ?

Annibal et les derniers Musy du Châtelard

26 juil. 2016


Annibal de Musy était seigneur du Châtelard, une maison forte située sur les hauteurs du village de Cessieu, près de La Tour-du-Pin en Dauphiné. Il succédait ainsi à son père Pierre décédé en 1636 et à son grand-père Léonard décédé en 1620. La seigneurie était entrée dans la famille Musy avec Léonard, qui l'avait acquise en 1613.


Orgueil et Bonifarce: exorcismes à Grenoble en 1649

18 juil. 2016


Voici le récit de six exorcismes réalisés sur une fille possédée par deux démons, par le Père François Farconnet, de l'ordre des Frères Prêcheurs de Grenoble. La jeune fille s'appelait Élisabeth. Elle fut délivrée le dimanche 22 août 1649, jour et fête de Saint Yacinthe. Ces faits sont relatés par un texte publié pour la première fois en 1649, année même des exorcismes, par l'imprimeur Pierre Sevestre, puis réédité en 1875: « Relation véritable contenant ce qui s'est passé aux Exorcismes d'une fille appellée Elisabeth Allier, natife de La Coste S. André en Dauphiné, possédée depuis vingt ans par deux démons nommés Orgueuil et Bonifarce, et l’heureuse délivrance d’icelle fille après six Exorcismes faits au couvent des F.F. Prescheurs de Grenoble, par le R.P François Farconnet, religieux du mesme ordre. Avec quelques raisons pour obliger à croire la possession & la délivrance. A Paris chez Pierre Sevestre, en sa boutique au Parvis N. Dame, MDCXLIX. »


Le premier exorcisme eut lieu le mercredi 18 août 1649 au matin, de huit à dix heures, dans le chapitre des Frères Prêcheurs de Grenoble par le Révérend Père François Farconnet, docteur en théologie du dit ordre. Cette pauvre fille était nommée Élisabeth Allier, âgée d'environ 27 ans et native du village de Saint-Hilaire, près de La Côte Saint-André en la province du Dauphiné. On devinait son état de possédée par une voix sourde et assez grosse qui sortait de sa bouche, sans pour autant en voir les mouvements de ses lèvres. Le corps d'Élisabeth était possédé par deux démons, l’un appelé Orgueil et l’autre Bonifarce: ils y étaient entrés par un maléfice donné sur une croûte de pain, que la jeune fille mangea lorsqu'elle était âgée de sept ans. Lorsqu'ils prenaient possession de son corps et de sa parole, les démons déclaraient qu'ils ne délivreraient la pauvre créature (ainsi parlaient-il d'Élisabeth) que trois jours avant sa mort.

Au second exorcisme qui fut fait le même jour dans l’église, plus précisément en la chapelle Saint Hyacinthe sur les quatre heures et demie du soir, après les prières accoutumées en pareille occasion, le démon Orgueil confirma tout ce qu’il avait dit le matin dans le chapitre du couvent. Son compagnon, Bonifarce, ne prit pas la parole. Puis le prêtre commanda à Orgueil de prononcer:
«Deus est omnipotens !
- Deus non est omnipotens, répondit le démon.»
Le prêtre n’ayant pas pris garde que le démon mettait un "non", il passa à d’autres interrogations:
«Quels sont vos ennemis en paradis et quels sont vos maîtres aux enfers ?
- Saint Jean Baptiste, Saint Jean l’Évangéliste et l’Archange Gabriel sont mes grands ennemis dans le ciel. Belzébuth et Marcot mes maîtres dans les enfers !»

Au troisième exorcisme, qui se fit le lendemain matin dans le chapitre, le Père Farconnet ayant été averti que le démon Orgueil avait fait un blasphème dans la la veille au soir, en disant "Deus non est omnipotens", il lui commanda de se rétracter et de dire nettement:
«Deus est omnipotens !
- Deus est semipotens... répondit Orgueil. Deus omnipotens ! ajouta t-il, oubliant et omettant malicieusement le mot "est".
- Deus est omnipotens ! répliqua le prêtre exorciseur.
- Deus est... bredouilla le démon. Deus est omnipotens ! finit-il par avouer.
- La Vierge n'est-elle pas aussi de vos ennemis ? questionna Farconnet.
- C’est elle qui a creusés mes abîmes ! conclut Orgueil, d'une voix plus forte.»
Le Père Farconnet lui parla de l'Éternité, Orgueil s’écria:
«Ô vaste Éternité !»
Le démon avoua qu'il avait fait paraître la fille enceinte afin de faire croire qu’elle pêchait. Qu’il l’avait fait battre par des garçons qui n’avaient pas pu en jouir.
«Quelle est votre hiérarchie ? reprit Farconnet.
- La première ! poursuivit Orgueil.
- Dans quel ordre ?
- Au troisième ! répliqua le démon.
- Quel est son nom ?
- Chérubins, dit le malin.»
À quoi un religieux remarqua que les chérubins étaient du second ordre des enfers. Ce qui donna à Orgueil un nouveau sujet. Il répondit au prêtre:
«Celui-là a envie de me faire passer pour menteur !»

Lors du quatrième exorcisme se trouvèrent quantité de personnes de condition, qui y assistèrent depuis les sept heures du matin jusqu'à onze heures. Le public remarqua avec attention que la fille possédée ne faisait quasi point de mouvement de bouche ou de lèvres en parlant. Qu’étant une fille paysanne et d’une contrée où les habitants parlent plus mal qu’en tout autre lieu de la province, que n'étant sortie du Dauphiné que pour aller deux fois en Savoie, au tombeau de François de Sales, et n’ayant jamais été en condition pour apprendre la langue française qu’elle parlait actuellement, il fallait qu'il y eut quelque chose d’extraordinaire en elle. L'un des hommes de l'assistance, très digne juge du langage français pour le savoir parfaitement dans sa pureté, assura qu'Élisabeth parlait le langage ordinaire du menu peuple de Paris, mais avec un accent de colère et qu'il n’avait aucune apparence de celui du Dauphiné. Puis le Père Farconnet reprit ses insistances:
«Miserere mei Deus, commanda t-il au démon.
- Il n’y a point de miséricorde pour moi ! objecta Orgueil.»
Un prêtre lui ayant dit quelques injures en grec, le démon parla mais le religieux ne comprit rien sinon ce mot "Respondeas". À ce même moment un banc se rompit dans la salle, étant trop chargé de monde. Le public était alors de plus en plus nombreux. Le diable témoigna de la joie par la voix de la possédée et dit:
«Voilà qui me plaît !»
Un homme des plus qualifiés de la province, tant par sa naissance que par son mérite, dit quelque chose au démon qui lui répondit:
«Tu es un curieux !
- Quand sortirez-vous et par le mérite de quels saints quitterez-vous la malheureuse ? questionna Farconnet, qui reprit la parole.
- Dimanche, jour de Saint Yacinthe, par tes mérites et par les mérites de Saint Jean-Baptiste, de l’Archange Gabriel, Notre Dame du Mont Carmel et du Bienheureux François de Sales qui occupe ma place dans le Ciel, répliqua le démon Orgueil.
- Quels signes donnerez-vous lorsque vous quitterez le corps de la fille ? ajouta le prêtre.
- Je proférerai trois fois le nom de Jésus et croiserai les bras de la créature, dit Orgueil, puis il ajouta que son compagnon Bonifarce sortirait par les mérites de Saint Yacinthe.»

Au cinquième exorcisme le Père Farconnet continua ses interrogations:
«Pourquoi ton compagnon ne veut-il point parler ? lança t-il à Orgueil.
- Il est muet, méchant et obstiné... il ne veut point sortir ! répondit le démon.
- Quels sont les moyens de le faire parler ?
- Il faut le faire adorer le Rédempteur et boire de l’eau bénite.»
Farconnet intensifia ses commandements envers le second démon, Bonifarce, qui finit par parler d’un ton de voix tout différent de celui d’Orgueil. Il affirma qu'il y eut sept démons dans le corps de la jeune fille, que cinq en ont été mis dehors et qu'ils n'étaient plus que deux. Que les autres démons furent chassés par un nommé Guillaume Perrot, que ce Perrot était de l'ordre des Jacobins. Farconnet lui commanda alors de donner l'autre nom de l'ordre auquel appartenait le dit Perrot. Le démon Bonifarce répondit:
«Jacobins !
- Donne nous l'autre nom de l'ordre ! répliqua Farconnet.»
Mais les commandements du prêtre ne portaient plus et Bonifarce restât l’espace d’une demi-heure sans dire un mot. L’exorciste s’adresse alors à Orgueil en lui demandant la raison du silence de son compagnon. Lequel répondit:
«C’est qu’il est méchant, obstiné et qu’il ne veut pas obéir, dit Orgueil.
- Quels sont les moyens de le faire parler ? demanda Farconnet.
- Il faut le faire adorer le Rédempteur et lui faire boire de l’eau bénite !»
On donna à boire à la jeune fille de l'eau bénite. Dans l’heure qui suivit les deux démons firent prosterner le corps de la fille, face contre terre et dirent chacun de leur propre voix:
«Le corps et le sang de Jésus-Christ sont au sacrement de l’autel ! Nous t’adorons, mon Dieu !»
Et dès qu'Élisabeth fut relevée, on lui fit à nouveau boire de l’eau bénite pour obliger les démons à parler et à nommer autrement l'ordre religieux de Guillaume Perrot. Dès les premières gorgées, Bonifarce affirma que le prêtre Perrot était de l'ordre de Saint-Dominique et confirma que ce dernier avait déjà chassé cinq démons du corps de le jeune Élisabeth. Bonifarce ajouta qu'il ne sortirait de la jeune fille que trois jours avant sa mort. Puis le démon Orgueil reprit la parole et affirma qu’il sortirait le lendemain, dimanche, jour de Saint Yacinthe, à onze heures. Farconnet demanda de quelle horloge il prendrait l'heure:
«Je n’entend point d’horloge, ni ne m’arrête point à ces niaiseries-là ! répliqua Orgueil.
- Quels seront les signes de ta sortie ? lança Farconnet.
- Je proférerai trois fois le nom de Jésus et croiserai les bras de la créature, dit le démon.
- Donne nous d'autres signes de ta sortie ! commanda le prêtre. Écris le nom de Jésus-Christ contre la voûte ou éteins un cierge allumé sur l'autel ! ajouta t-il.
- Je ne sais point écrire et je ne donnerai rien d'autres que ce que j'ai promis !»

Le soir du cinquième exorcisme quelques personnes de condition désirèrent voir la possédée dans la sacristie du couvent, pour l’entendre parler son langage ordinaire et remarquer quelque chose de particulier en elle. Un homme parmi la nombreuse foule s’avança. Il s'agissait de Monsieur de Boissieu, homme distingué de la province. Il demanda à Élisabeth si elle n'était jamais sortie du pays de Dauphiné. La fille répondit, en patois de la province, qu'elle s'était rendue par deux fois en Savoie. L'homme lui demanda si elle avait déjà été exorcisée par le passé, ce à quoi Élisabeth répondit qu'on lui avait rapporté qu'un certain Guillaume, de Beaurepaire, l'avait auparavant exorcisée. Monsieur de Boissieu lui demanda encore quel était le nom de ce Guillaume. Mais Élisabeth affirma ne pas le connaître autrement que par le nom de Guillaume. Ce qui fit réagir tout le public car le matin même la possédée avait affirmé, par la voix du démon Bonifarce, que cet exorciseur se nommait Guillaume Perrot. Après cet échange, les uns se confirmaient dans la croyance d’une véritable possession et les autres pensaient alors que c'était une tromperie ou maladie de la jeune fille.
En quittant la sacristie, Monsieur de Boissieu déclara à Farconnet:
«Mon Père cette fille-là est aussi assurément possédée que nous sommes ici vous et moi !»
Un gentilhomme nommé Monsieur de Boissac aborda ensuite la fille, lui pris les mains et lança aux démons plusieurs injures en grec. Il n'eut aucune réponse hormis quelques grimaces et des mouvements violents qui agitaient le corps d'Élisabeth. La jeune fille fit alors un mouvement de la tête pour mordre les mains de son interrogateur. Boissac demanda ensuite à la jeune fille directement:
«Ma mie, vous n’êtes point possédée, ce n’est qu’un mal de rate qui vous travaille ?
- Je ne sais pas, dit simplement Élisabeth.»
Une dame de condition s’approcha de la fille et dit, en s'adressant aux démons:
«Tu n’as plus guère à régner que dans la Turquie, il faut que tu sortes bientôt de cet empire là !
- C’est une femme qui le dit, il ne faut pas la croire, c’est une friponne ! répondit la voix du démon Orgueil.
- Tu es un pauvre coquin qui n’as pas eut la force de me mordre ! lança Monsieur de Boissac.
- Grand merci que j'en ai été empêché ! lui dit Orgueil.
- Et qui t'en a empêché ? questionna l'exorciseur.
- Par l’ange de la créature, répondit Orgueil. Tu fais le philosophe ! ajouta t-il en se tournant vers Boissac.»
Puis le public se retira après avoir fait charité à la pauvre fille, qui ne voulut pas accepter d’argent. Elle laissa tomber une pièce que lui donnait Monsieur de Portes, trésorier de la province. Dans la soirée, une fille qui assistait la possédée rapporta au Père Farconnet qu'Élisabeth ne mangeait ni ne buvait plus. Elle confia qu'ayant voulut mettre du vin dans son eau, un démon lui répondit:
«Je te jetterai l’eau au nez !»

Le lendemain, dimanche 22 août 1649, après avoir entendue la Sainte Messe, la possédée fut encore interrogée par Farconnet. Aucun des deux démons ne faisait alors d'opposition et ils répondaient tous deux sans difficulté. Orgueil dit:
«Voilà bien des conseillers ! voyant la foule amassée sur les bancs pour assister à l’événement.
- C’est pour te juger et te condamner, répliqua Farconnet.
- Je suis déjà condamné... je sortirai plus tôt que tu ne le penses ! dit Orgueil.
- Tu es donc un menteur car tu as dit ces jours derniers que tu ne sortirais qu’à onze heures...
- Je suis pressé, coupa Orgueil, car Dieu t’a augmenté les grâces que tu n’avais pas et l’ange de la créature a prié fortement afin que tu eusses le pouvoir de me faire sortir, répondit le démon.
- En actions de grâces, nous allons dire un Pater et un Ave, ajouta Farconnet.»
Les prières furent récitées. Après quoi le Père prit un calice et dit au démon Orgueil:
«Sors donc, misérable !»
Farconnet scandait ces paroles alors que la possédée entrait en convulsions. Elle ouvrait la bouche et tirait la langue. Le démon Orgueil prononça par deux fois, d’une voix terrifiante:
«Jésus ! Sorti !»

Farconnet fit d'autres commandements à Orgueil mais il ne dit plus mot. Il s’adressa alors à Bonifarce et lui commanda de dire si Orgueil était sorti:
«Oui ! dit Bonifarce.
- Où s'en est-il allé ? demanda Farconnet.
- Dans les abîmes de l’Enfer, répondit-il, d’où il ne sortira jamais !»
Après quoi on fit des prières à Dieu, par les litanies de Saint Yacinthe, parce qu’Orgueil avait affirmé que son compagnon sortirait par les mérites de ce Saint. Les prières achevées, le Père commanda à Bonifarce de sortir:
«Je ne sortirai point ! lui lança le démon, opiniâtre.
- Sors donc, misérable ! dit Farconnet avec intensité, tenant le calice sur la tête de la jeune fille.
- Je veux une autre créature à ma sortie ! répliqua Bonifarce.
- Pourquoi Orgueil, qui avait promis de proférer trois fois le nom de Jésus, ne l’a fait que deux fois ?
- C'est que tu l'as trop pressé !
- Pourquoi n'a t-il pas croisé les bras de la créature selon sa promesse ?
- Il me l’a laissé à faire, dit le démon.
- Quels signes de ta sortie donneras-tu ?
- Je proférerai par trois fois Jésus Christ.»
Après de nouvelles prières à Saint Yacinthe, la pauvre Élisabeth tomba dans de plus grandes convulsions, se courbant en demi cercle, tirant la langue horriblement hors de sa bouche, mais continuant néanmoins à parler tout en ayant la langue en dehors de sa bouche. Tout le public semblait paralysé de terreur. Alors Bonifarce prit la parole:
«Jésus Christ ! Jésus Christ ! Jésus Christ !»
Les bras de la fille se replièrent soudainement sur son estomac puis elle fit une chute de tête, comme si elle venait de rendre l’âme.


Ces exorcismes durèrent depuis le mercredi 18 août 1649 jusqu'au dimanche suivant, jour de Saint Yacinthe. Élisabeth Allier demeura à Grenoble quelque temps après sa délivrance, pour se faire voir à ceux qui le désiraient et répondre aux curieux et aux incrédules qui lui posaient toutes sortes de questions pour savoir si elle était en effet guérie. Elle disait ne se souvenir de rien mais qu’elle se portait bien. Certaines personnes critiquaient et rapportaient qu'elle avait été atteinte d'une maladie naturelle ou que cette affaire n'était que tromperie de la jeune fille pour lui faire gagner de l'argent. Elle répondait alors que c'était toujours un miracle qu'elle fusse guérie d'une maladie naturelle par les seules prières des exorcistes et que si tout cela n'était dû qu'à ses délires et son imagination, elle n'avait pas pu en guérir avec une même imagination, puisqu'elle ne se souvenait de quoi que ce soit.

Le Père Farconnet subissait les mêmes interrogations au sujet de cette affaire. Il déclarait à qui voulait l'entendre que la jeune fille ne pouvait pas avoir fait preuves de fourberies. Qu’une fille des plus simples, d’un pays où l’on parle très mal, connue de tous les voisins de son village, qui ne s’en est absentée que pour aller deux fois faire ses dévotions en Savoie, ne saurait pas avoir assez d’adresse pour tromper des personnes bien clairvoyantes. Que les convulsions et les symptômes qu'elle démontra ne pouvait être que ceux d'une personne prise par le démon.


source: Relation véritable contenant ce qui s’est passé aux exorcismes d’Elisabeth Allier [...], R.P François Farconnet, Lyon, imprimerie Mougin-Rusand, 1875
illustration: "Exorcisme", par Jean Nicole (1615-1650), Musée de Louviers, Société d'Etudes Diverses de Louviers et de sa région

Challenge AZ: et de trois !

9 juil. 2016



Pour la troisième année consécutive j'ai participé au Challenge AZ. Un défi initié par Sophie de la Gazette des Ancêtres: un mois au cours duquel chaque participant doit écrire quotidiennement un article sur le thème de la généalogie. Pour ce cru 2016 j'ai publié 17 articles, contre 12 publications en 2015. Je fais donc un meilleur score même si je n'ai pas respecté tous les termes du "contrat", à savoir 26 articles pour les 26 lettres de l'alphabet. Pour lire ou relire mes publications, suivez les liens ci dessous.



J'ai partagé avec vous des histoires familiales, des faits divers ou des textes sur le patrimoine et la transmission. Ce sont mes sujets de prédilection et ceux dont je veux illustrer ce blog. Je suis donc plutôt satisfait des articles que j'ai publié. D'ailleurs avez vous répondu à l'énigme de Zénaïde?

Un chiffre mérite d'être mentionné: 85. C'est le nombre de blogs participants à cette édition 2016. Et avec plus de 2000 articles publiés, les lecteurs ont de quoi s'occuper pour l'été ! Si vous souhaitez découvrir les publications des autres participants, je vous propose de vous rendre sur Flipboard ou Google Sheets.

J'adresse un grand merci à tous les lecteurs pour le suivi et les encouragements. Rendez-vous en 2017 pour une nouvelle édition du Challenge AZ.

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