Les possédées de Charavines ou la légende des aboyeuses

30 mars 2014


De nombreux témoins purent observer, entre 1834 et 1835 dans le petit village de Charavines, sur les bords tranquilles du Lac de Paladru, des jeunes filles au comportement anormal. Elles étaient prises de soudaines convulsions, de crises de hoquets ou d'aboiements.

Les pires excès se produisaient lors des rassemblements à l'église. On pouvait alors rarement communier en silence, car le mal était contagieux: le service religieux était troublé par des aboiements incessants de filles malheureuses qui se ruaient par terre, frappant de leur tête les murs, les dalles, les piliers ou les bancs. Elles agitaient leurs membres convulsivement, les yeux hagards, la figure pourpre et ruisselante de sueur. Leurs agitations étaient si fortes qu'on avait du mal à les retenir et parfois leurs aboiements ressemblaient plus à des hurlements. Les impulsions d'une seule femme entraînaient le déclenchement général.

Après leurs excès, bien qu'épuisées, les jeunes filles pouvaient reprendre une vie ordinaire: elles assuraient alors les travaux d'intérieur ou les travaux des champs. Le docteur Guillaud de Bourgoin estime qu'une centaine de filles furent touchées par ce mal. La population de Charavines ne dépassait alors pas les 800 personnes.

Pour les habitants de Charavines, ce mal ne pouvait être que l'œuvre du diable. Nombreuses furent les prières et offrandes adressées à la chapelle Notre-Dame de Parménie, située à quelques kilomètres de là. Certaines jeunes filles furent éloignées du village: elles voyaient leurs symptômes régresser puis disparaître.

La maladie dura près d'un an et disparu aussi soudainement qu'elle était apparu.


L'histoire devint une légende et très vite, tout autour du Lac de Paladru, on se chuchotait lors des longues veillées auprès du feu l'histoire des aboyeuses.
 
Les aboyeuses? 
Tableau de Laurent Baud: les possédées de Morzine, http://commons.wikimedia.org
Cette dénomination vient du nom initial donné à ces crises: le mal de Layra (ou Laïra), occitan pour mal d'aboie, d'ou le terme d'aboyeuse. On trouve des cas semblables à Amou (Landes) en 1613 ou à Cazères (Haute-Garonne) en 1475. Les plus célèbres sont les affaires de Loudun (Vienne) dans les années 1630 et de Morzine (Haute-Savoie) vers 1860. Voici un extrait du récit fait par Pierre de Lancre, chasseur de sorcières, concernant le village d'Amou: "en cette petite paroisse, plus de quarante personnes, lesquelles, toutes à la fois, aboient comme des chiens. Cette musique se renouvelle à l'entrée de chaque sorcière qui a donné parfois ce mal à plusieurs. Si bien que son entrée dans l'église en fait layra, qui veut dire aboyer, une infinité". Ces symptômes sont très semblables à ceux de Charavines.
 
 
Sources: Le Moniteur Viennois (8 juin 1877), http://www.memoireetactualite.org/
Journal de médecine mentale, 1864, M. Delasiauve
Traité clinique & thérapeutique de l'hystérie, 1859, Dr P. Briquet, http://gallica.bnf.fr/
L'ethnologie de Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux
Le grimoire des loups-garous, 2010, E. Brasey
Poisons, sorcières et lande de bouc, N. Ghersi, http://crm.revues.org/ 
Données statistiques & démographiques: http://cassini.ehess.fr/
* Retrouvez de nombreuses références sur les affaires de Loudun ou Morzine sur http://books.google.fr/
* Photographies anciennes de Charavines issues du site http://www.charavines-autrefois.fr/, avec l'aimable autorisation de M. Corino

Des troupes pour les impôts

14 mars 2014

Sébastien Polaud-Bayard est mon triple ancêtre à la 11e génération. Il vécut à Recoin, paroisse de la Bâtie-Divisin, durant la fin du 17e siècle. Bien qu'il ne sache pas écrire, il fut élu par l'assemblée des habitants consul moderne et receveur des Tailles péréquées de la communauté, pour les années 1698, 1699 et 1700.

Mais le 27 février 1700, il se rend aux Abrets - le village voisin - où l'attendent le notaire Me Gueyraud ainsi que le secrétaire greffier, sieur François Berger. Il y fait rédiger un acte de subrogation: il désire se faire remplacer dans ses fonctions par Pierre Guttin, marchand de la même communauté.
Pour quels motifs mon aïeul a t-il décidé de quitter ce rôle, qui témoigne sans doute de l'estime qu'on lui portait au village?
L'acte nous apprend qu'en ce mois de février, le sieur Polaud-Bayard n'a exigé des cotisés que 300 livres et 45 sols... et que le receveur général de l'élection de Vienne, monsieur Dauny, lui réclame encore 180 livres et 4 deniers! Pierre Guttin promet alors de continuer la recepte et reçoit de son prédécesseur 14 livres de dédommagement.


On pourrait ainsi penser que Sébastien n'avait pas l'étoffe pour assumer ce rôle de collecteur de la Taille. Mais l'acte nous livre quelques lignes plus tard un autre détail: monsieur Polaud-Bayard doit également à son successeur 10 livres pour frais de logement. En effet, une brigade s'est établie à la Bâtie-Divisin pour contraindre au paiement de la dite Taille. Et les frais engendrés par cette brigade sont au compte du receveur.
Je pense que ce détail nous éclaire sur les motivations qui ont poussé Sébastien Polaud-Bayard à quitter ses fonctions. Était-il trop patient avec ses voisins? Dans ce cas, les militaires lui aurait suggéré de se faire remplacer. Ou peut-être avait-il du mal à supporter la pression de la brigade? Peur de se faire des ennemis?


Source: registres de Me Gueyraud, notaire aux Abrets (AD Isère)

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