Quand mon ancêtre s'opposait à Molière

13 oct. 2015


Étienne Bertrand est mon ancêtre à la 12e génération. Il vivait à Vienne, l'ancienne capitale du peuple des Allobroges, où il était avocat. Le premier document que j'ai retrouvé à son sujet date du mois de février 1625 et fut rédigé à Dolomieu (Isère):
« Nous François de Gratet, conseiller du roi, trésorier général des finances en Dauphiné et Pierre de Gratet, frères, seigneurs de Granieu, Faverges, Dolomieu, du Bouchage, de Brangues et des Avenières, savoir faisons à tous qu'il appartiendra, comme étant dûment informés de la prud’homie, bonne vie, mœurs, connaissance, doctrine et expérience de monsieur maître Étienne Bertrand, docteur en droits, avocat au bailliage de Vienne, et parce que telle est notre volonté, avons pourvu le dit sieur Bertrand en la charge de juge aux judicatures de nos terres et juridictions... »
Nomination d'Étienne Bertrand, 1625

Il remplit toujours cette fonction de juge ordinaire lorsqu'il rédige un acte de tutelle le 31 octobre 1638 à Dolomieu. Entre temps, Étienne Bertrand a épousé Marthe Millias, d'une famille bourgeoise de La Tour-du-Pin. Ils vivent à Vienne et leur premier enfant est baptisé le 26 juin 1634 dans la paroisse de Saint-André-le-Bas. La famille de Gratet sera même témoin aux baptêmes de leurs enfants. En plus de sa fonction d'avocat, Étienne fut lieutenant de l’archevêque de Vienne en 1649 et juge archiépiscopal entre 1654 et 1657.

C'est ainsi qu'on le retrouve à Vienne en 1654, dans les registres de délibérations de la ville:
« Défense aux comédiens de jouer sans permission de la police.
Ce 25 septembre 1654 dans l'Hôtel de ville par devant monsieur Étienne Bertrand, juge archiépiscopal, a été remontré qu'il y a des comédiens en cette ville qui désirent jouer et dresser un théâtre à cet effet sans avoir demandé permission à la police. Conclu qu'il est inhibé et défendu aux dits comédiens de jouer dans la ville ni d'y faire dresser leur théâtre sans expresse permission de la police. »
« Du 26 septembre 1654 dans l'Hôtel de ville par devant monsieur Bertrand, a été remontré qu'au préjudice de la conclusion du jour d'hier les comédiens qui désirent jouer en cette ville font dresser un théâtre dans le Jeu de Paume sans avoir eut permission. Conclu qu'il est défendu aux dits comédiens de jouer dans la ville ni de faire dresser un théâtre sans au préalable en avoir demandé et obtenu la permission de la police. Étant pareillement défendu à tous charpentiers de leur dresser un théâtre et à tous les habitants et paumiers de leur prêter ou louer leurs Jeu de Paume et autres lieux pour cet effet, à peine de 20 livres d'amende contre chacun des contrevenants. Et enjoint à Guillaume Barlat qui a commencé à dresser le théâtre dans le Jeu de Paume de le mettre par terre sur même peine. »
Cette troupe de comédiens, qui désirait jouer ses pièces dans la ville de Vienne, n'était autre que celle de Jean-Baptiste Poquelin, aussi connu sous le pseudonyme de Molière qu'il prit vers 1644. À cette époque la troupe est établie à Lyon où elle apparaît de nombreuses fois entre les années 1652 et 1655.

C'est d'ailleurs à Lyon durant ces années qu'ils jouèrent pour la première fois la pièce nommée "L'étourdi" et qu'ils firent des représentations dans la ville proche de Vienne. "L'étourdi" est la première grande comédie écrite par Molière en se basant sur le style italien de la commedia dell'arte, sous une forme plus écrite et littéraire. Ce fut une pièce phare de son répertoire lors de ses représentations en province et qui connut par la suite un grand succès avec le public parisien.


Molière était né en 1622 d'un père bourgeois à Paris, qui exerçait la charge de tapissier de la maison du roi, une charge honorifique. Mais le fils s'orienta vers la comédie, la vie de rue et le monde des saltimbanques, un métier qui était à l'époque proscrit par l'Église et qui entraînait l'excommunication.

Mais que pouvait motiver cette opposition aux comédiens de la part des autorités de la ville de Vienne? Il semble que, comme dans les villes de Lyon et de Dijon, le refus était d'ordre financier. Ainsi à Lyon, les comédiens durent verser une somme aux pauvres de la ville et à Dijon, les pièces étaient taxées de 20 sols pour les pièces inédites et 10 sols pour les autres représentations.


Molière s'éteindra à Paris le soir du 17 février 1673, après avoir joué sa célèbre pièce nommée "Le malade imaginaire".


sources:
- AD Isère: registres paroissiaux de Vienne, collection Saint-Olive
- Archives communales de Vienne (Isère): registres des délibérations consulaires
- Cent ans de recherches sur Molière, sa famille et les comédiens de sa troupe, Jurgens et Maxfield-Miller, 1963
- Notice sur les origines du théâtre de Lyon, Claudius Brouchoud, 1865
- Molière et sa troupe à Lyon, Eudore Soulié, 1866
- Revue du Lyonnais, Volume 1: Molière à Lyon et à Vienne, 1835
- Molière, Blandine Bricka, 2003
- La carrière de Molière: entre protecteurs et éditeurs, Caldicott, 1998

illustrations:
- Molière dans le rôle de César, par Nicolas Mignard, 1658, collection Comédie Française de Paris
- "L'étourdi" de Molière, gravure de Laurent Cars d'après François Boucher
- Molière écrivant, gravure de Lépicié d'après le tableau de Charles Coypel

  4 commentaires:

  1. Cet article bien documenté est intéressant. Les ancêtres de mon mari vivaient à Vienne à cette époque, ils ont pu se croiser et parler de cette histoire.

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    1. Merci. Il y a de fortes chances qu'ils se soient croisé ou qu'ils en aient parlé ! ;-)

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  2. Belle façon d'illustrer la vie d'un ancêtre si lointain,
    et très parlant lorsqu'on débouche sur Molière.

    Fanny-Nésida

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    1. C'est toujours intéressant de pouvoir rattacher ses ancêtres à la Grande Histoire. Merci pour le commentaire.

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