Dans l'intimité d'une famille au XVIIe siècle

29 août 2015




D'après l'inventaire des biens de Jean Humbert (Les Abrets, 1680).


Nous sommes le 13 février 1680, sur les 8 heures du matin, à La Bruyère, hameau des Abrets, village du Dauphiné proche de la frontière savoyarde. Pierre Girerd, notaire de Leyssins (un hameau de Chimilin, le village voisin) se rend auprès de Noël Humbert, laboureur, tuteur de Anne, Claudine et Françoise Humbert, ses petites-filles, filles de feu Jean Humbert. Le dit Jean Humbert, en son vivant également laboureur, nomma son père Noël comme tuteur de ses filles lors de son testament. Après le décès, Noël fit dresser un inventaire des biens de son défunt fils.

Pour ce faire furent assignés à comparaître devant la maison du défunt les parents et alliés de la famille: Melchior Musy, bourgeois de Faverges, Jacques et Joseph Humbert, frères, Benoit Cuaz, maréchal, Antoine Bourdet, Jean et Pierre Humbert, frères, Benoit Dalmais de Saint-Albin de Vaulserre et Léonard Bouvier-Lapierre, bourgeois de Chimilin. Les dits parents élisent comme experts pour faire l'inventaire, Jean Recouraz, natif de Saint-Geoire en Valdaine et marchand à La Bruyère et Antoine Roche, praticien de Chimilin.


Noël Humbert, accompagné des dits experts et après avoir fait le signe de la Sainte-Croix, leur remit les clés de la maison d'habitation. Ils se dirigèrent vers une garde-robe en noyer, située dans la cuisine et contenant les papiers et les titres de la famille Humbert. Les papiers sont alors triés et répertoriés par le notaire. D'un point de vue généalogique, plusieurs actes présentent un intérêt certain:
  • testament de Guillaumaz Bouvier-Lapierre, 04/12/1671
  • contrat de mariage du défunt Jean Humbert avec Marguerite Musy, 11/05/1670
  • reconnaissance de Noël Humbert envers l'abbaye de Hautecombe en Savoie, 28/09/1658
  • testament de Clauda Besson épouse de Claude Humbert, 01/05/1639
  • contrat de mariage de Noël Humbert et Guillauma Bouvier-Lapierre, 18/09/1636
  • acquittement de Bernardin Pelisson pour Claude Humbert, 26/01/1632
  • vente de Claude Boucon à Claude Humbert, 03/02/1631

Grâce à l'inventaire de ces papiers, trois générations de la famille Humbert sont connues:




L'inventaire permet également de reconstituer l'arbre généalogique de la famille Humbert et de ses parents par alliance:


~

Tous procédèrent ensuite à l'énumération des biens matériels situés dans la maison d'habitation. La maison est bâtie de murailles, sauf entre la cuisine et la chambre neuve, où le mur est fait de pisé. Le toit est couvert de paille. La pièce principale est la cuisine, dans laquelle on entre du côté du levant, par une porte double fermant au dehors par une clé et à l'intérieur par un verrou. La cuisine contient alors:
  • La garde-robe en bois de noyer, avec les papiers de la famille ainsi qu'une grande nappe à la Venise, 6 autres nappes, 12 serviettes, 3 chemises de rite pour hommes et à manchettes et 23 draps de toile mêlée
  • Un lit en bois de noyer fort vieux, garni de son garde-paille, d'un matelas rempli de poussières et entouré de toile de rite avec un tour en franges, ainsi qu'un drap servant de dessus de lit
  • Un autre vieux lit en noyer garni de garde-paille, un matelas, un traversier rempli de poussières, une vieille couette blanche, entouré de toile de rite et d'un tour en franges
  • Une vieille arche contenant 8 bichets de pois blancs
  • Un panier
  • 5 assiettes, 7 plats, 5 écuelles, 2 petites cuillères, un pot et une chopine, le tout en étain
  • 2 poids à crochet
  • Une romaine, une scie (dite balard) de 5 pieds de long, une broche en fer, un follent, un pal en fer, un taille pré et un levou, 2 bigod, 2 tridents, 2 fourches en fer, 3 piochons en fer, 3 tarières en fer, 2 ciseaux en fer, 2 serpes
  • Une cremalière à 7 boucles
  • Un grand chaudron avec une anse de fer
  • Deux autres chaudrons et deux bassines, dont une en cuivre
  • Trois poêles à frire
  • Un fusil avec sa platine
  • Quatre chaises
  • Un coffre fait en façon à tenir du sel, fermant à clé
  • Un coffre contenant 6 bichets de pois blancs
  • 2 lampes, une en laiton et l'autre en fer blanc
  • 2 bottes de chanvre 
  • Une vieille armoire de peu de valeur et un petit coffre qui contient le linge des filles du défunt
  • Martin Drolling, L'intérieur d'une cuisine,
    © RMN/J-G. Berizzi, Musée du Louvre, http://www.louvre.fr

Dans la petite chambre, située à côté de la cuisine du côté du couchant, fermant par une porte en sapin toute neuve:
  • Du chanvre prêt à être battu
  • 1 vieux lit en noyer, garni d'une poussière, un traversier, une couverture de laine
  • Une arche contenant 2 bichets de pois blancs et 3 bichets de fèves
  • Un coffre en bois de noyer, contenant 6 nappes de cordailles, 5 draps, 18 serviettes, 3 chemises pour femmes en toile
  • Un vieux tonneau contenant 8 bichets de millet 
Dans la chambre appelée "chambre neuve", située au midi de la cuisine:
  • Le coffre de feue Marguerite Musy, épouse du défunt, qui contient: un collier de perles fines blanches, un reliquaire d'argent, 3 scapulaires et 3 rubans
  • Une petite boîte en bois blanc qui contient des économies (285 livres et 3 sols)
  • Un coffret en bois blanc où se trouvent: une bague en or, une bague d'argent, 2 aiguilles en argent, 18 mouchoirs de col, 16 coiffes appelées cornettes (6 de toile rousse et 10 de toile blanche), 12 autres toiles à mouchoirs, un crepe
  • Un coffre contenant 3 couvre-chef blancs, 21 serviettes à la Venise, 10 grands draps, deux nappes neuves, une jupe et son juste-au-corps de la même étoffe, 2 jupes rouges, deux pièces d'une garniture de lit tissées à la façon d'une tapisserie et enfin huit tabliers, 27 chemises pour femmes, 1 jupe grise et 3 chemises pour hommes, le tout en toile de rite
  • Un miroir encadré
  • 90 livres de chanvre en 2 bottes, 6 bichets de seigle dans un sac en toile, 6 bichets d'orge dans un autre sac, 8 bichets d'avoine, 1 bichet de lentilles
  • Un quart à mesurer le blé
  • Une table longue en bois de noyer
  • 8 paillasses
  • Un banc

Dans une autre petite chambre, située du côté du couchant, se trouvent:
  • Une arche en bois de chêne fermant à clé, contenant 12 bichets de millet
  • Une pierre à huile sans couvercle
  • Une gerle
  • Une poussière
  • Une grande arche en chêne contenant 12 bichets de seigle, un étage plein de noix et l'autre plein de châtaignes
  • Une vieille armoire
  • Un vieux tonneau contenant 2 bichets de millet
  • Une cruche en terre contenant de l'huile de noix
Au grenier:
  • Un vieux coffre avec 2 bichets de millet
  • Un petit plat rond avec 3 bichets de lentilles
  • Une clé à sécher les noix et châtaignes
  • 70 bichets de blé noir
  • La moitié d'un lard, 4 murissons
  • 4 jambons
Dans la cave, située sous la "chambre neuve" et à laquelle on accède par une vieille porte et des degrés en pierre:
  • 4 tonneaux de vin (1 de vin blanc et 3 de clairet)
  • 6 autres tonneaux de vin, vides
  • Un petit cuvier pour faire les lessives
Bâtiment agricole dauphinois traditionnel,
avec ses murs en pisé et son toit à quatre pans
source: batie.montgascon.free.fr


Une étable est jointe à la maison principale. À l'intérieur se trouvent alors: deux moutons, un nouvelard, douze brebis et trois agneaux. À l'abris sous le toit de la maison sont disposées sept ruches de «mouches à miel». Est également jointe à la maison une avancée entourée de murailles servant d'abris à trois pourceaux, ainsi qu'un poulailler avec quinze poules, un coq, deux chapons et deux dindes.

Suivent les autres bâtiments construits sur la propriété du défunt, Jean Humbert:
  1. Un puit situé au devant de la maison, fait de deux colonnes qui soutiennent un toit en paille
  2. Un pressoir fait de quatre colonnes, contenant une petite cuve, les quatre roues d'un char prêtes à ferrer, une vieille arche, une charrue, une herse et un char presque neuf. Jointe au pressoir: une avancée en cours de construction, entourée de pisé
  3. Un four à quatre colonnes, au toit fait de tuiles
  4. Une tuilerie au toit en paille, possédée en indivision avec Pierre Humbert, où se trouvent environ 3.000 tuiles ainsi que 5.000 autres pièces prêtes à mettre au four pour les cuire. Il est précisé que Joseph Humbert a fabriqué pour moitié les tuiles à cuire
  5. Une grange, construite sur six colonnes et au toit en paille, entourée de murailles, accessibles par deux portes, où sont conservés à l'abris à l'étage: de la paille, du chanvre, cent fagots de fève qui produiront vingt bichets de fèves et cent gerbes de seigle qui produiront vingt bichets après battage. Jointe à la grange se trouve une étable appelée «la crèche». Outre un lit servant aux valets de la famille, s'y trouve du bétail:
  • une ânesse de 4 ans, avec sa suivante âgée d'1 an
  • une vache au poil rouge, âgée de 3 ans, pleine
  • une vache au poil rouge, aussi pleine et âgée de 12 ans
  • deux veaux de 3 ans, l'un poil noir et l'autre poil rouge
  • un bœuf au poil noir, âgé de 14 ans et appelé Morin
Pour terminer furent listées les nombreuses terres possédées par la famille: terres cultivables, bois ou châtaigneraies, tant aux Abrets qu'aux villages alentours. L'inventaire fut terminé le 16 février, après 3 jours d'énumérations et une journée de procédure.


Les environs des Abrets

Le hameau de La Bruyère est marqué par une croix rouge
source: carte de Cassini




Source: AD de l'Isère, fond Angleys (268J)
Illustration d'en tête: Nature morte au carré de viande, de J-B Siméon Chardin © RMN Grand Palais/Jean Schormans, musée des Beaux-Arts de Bordeaux

Vivre en bon voisinage

26 août 2015

Loin de l'aisance que connaissait sa belle-sœur Anne, nous avons vu que mon aïeul Pierre Cuaz affrontait quelques difficultés financières. (voir l'article: Le fond Angleys)


~

Année 1701: depuis plusieurs mois Georges Foche, voisin de Pierre Cuaz, lui réclame de l'argent. Les dettes étaient ainsi composées:
  • 100 livres et 18 sols que Pierre devait déjà à Benoit Foche, le père de Georges, depuis 1693,
  • 137 livres et 12 sols dues par une obligation signée en mars 1694,
  • et 29 livres d'après une autre obligation contractée en juillet 1696.


Georges Foche obtint de la chancellerie du Dauphiné et du juge du comté de Clermont des commandements et des demandes de paiement adressés à Pierre Cuaz. Mais chaque demande était suivie de contestations de la part du débiteur. Le 5 février 1700, Françoise Humbert, l'épouse de Pierre, obtient d'engager quelques uns de ses droits dotaux pour payer une partie des dettes, mais ce n'est pas suffisant...



Le 13 juin de l'an 1701, tous se présentent devant le notaire du village, maître Poncin. Les époux Cuaz demandèrent alors au sieur Foche de bien vouloir «cesser ses poursuites et de vouloir leur faire quelque rabais et grâce». Foche accepte «pour montrer qu'il veut vivre en bon voisin» et «se départ de toutes ses poursuites et réduit pour faire plaisir aux dits mariés tout ce qui lui peut être dû [...] à la somme de 250 livres, grâce faites du surplus». Soit une remise de 16 livres: Georges était un voisin généreux !

Mais les Cuaz ne peuvent pas lui payer les 250 livres. Ils lui vendent alors des biens qu'ils possèdent à La Bâtie-Divisin: trois journaux et demi de terre au lieu-dit Crozat, ainsi qu'un journal de terre au lieu-dit La Pieulieuza.

Cet arrangement est conclu avec deux conditions. Premièrement, les époux Cuaz pourront recueillir «la prise qui est à présent pendante par racine dans la terre de La Pieulieuza». Ils préservent ainsi le droit de récolter leur terre une dernière fois. Ils pourront également racheter leurs terres au sieur Foche, sous un délai de dix ans, si les époux payent les 250 livres qu'ils devaient.

Tous les voisins ne devaient pas être aussi arrangeant que le sieur Foche. Heureusement pour mes aïeux ! Il semble en effet que la situation financière des époux Cuaz était peu enviable. Françoise Humbert n'eut qu'une maigre part sur les biens de son père Jean. C'est sa sœur aînée Anne qui hérita de la majorité des biens familiaux (voir chapitre [2]et qui les transmit à la famille de son époux, Modeste Novel (notamment une propriété agricole et une tuilerie aux Abrets, hameau de La Bruyère).

Source: AD de l'Isère, fond Angleys (268J)


~

Tous cousins, déjà au XVIIIe siècle !

Françoise Humbert savait-elle alors que son créancier Georges Foche était son proche parent?

Car une chose m'interpella lors de la découverte des archives concernant les sœurs Anne et Françoise Humbert... Après le décès de leur père Jean Humbert en 1680, elle furent placées sous la tutelle de leur grand-père Noël Humbert, veuf de Guillaumaz Bouvier-Lapierre. Et un dénommé Léonard Bouvier-Lapierre, qualifié de cousin germain de Jean Humbert avait été présent lors de la procédure de mise sous tutelle.

Je connaissais également bien la famille de Georges Foche, le créancier de mon aïeule, puisque sa sœur Marguerite était mon ancêtre à la 10e génération. Ils étaient les enfants de Benoit Foche, marchand et de Jeanne Bouvier-Lapierre. Et le même Léonard Bouvier-Lapierre se retrouvait présent lors des baptêmes de leurs enfants, notamment à La Bâtie-Divisin en 1675.


Baptême de Marie Foche, son parrain fut Léonard Bouvier-Lapierre (1675)

source: archives-isere.fr


Les familles Humbert et Foche sont donc toutes deux alliées à la famille Bouvier-Lapierre. Françoise Humbert était peut-être même la proche cousine de son créancier Georges Foche.





À propos

» Pour en savoir plus à propos de ce blog et de l'auteur... [Lire]

Twitter

Facebook

Fourni par Blogger.