Conte: Le Noël des eaux

24 déc. 2015


Après la naissance de l'Enfant, quand le bœuf et l'âne allèrent boire à la rivière, une multitude de poissons les attendait:
« Nous savons déjà par les rats d'eau ce qui est arrivé, dirent-ils, mais racontez-nous davantage ! »
Alors l'âne dit:
« Des hommes viennent, bien sûr, mais surtout beaucoup d'animaux. Les moutons ont suivi leurs bergers et puis les renards et les chacals du désert. Cela fait un va-et-vient incessant sur la route. Des milliers de petits oiseaux se sont rassemblés sur le toit et trop nombreux pour entrer tous dans l'étable, ont nommé une délégation afin de les représenter et d'adorer l'Enfant en leurs noms. En apprenant la chose, la Sainte Vierge s'est avancée sur le pas de la porte avec l'Enfant dans ses bras, malgré le froid. Il y eut d'abord un grand silence et puis un beau concert: les éperviers se tenaient à côté des mésanges sans qu'elles eussent peur. Et tout cela chantait. Tout ce qui est vivant sur terre a pu voir Jésus.
— Sauf nous ! sauf nous ! crièrent alors les poissons.
— Toutes les bêtes de l'arche de Noé, ajouta l'âne qui voulait montrer sa science, vous n'étiez pas sur elle, vous autres, mais autour ! Avouez que vous n'avez jamais connu une meilleure époque que celle du Déluge !
— Ce n'est pas juste ! souffla une grosse carpe. Il n'y a pas de raison pour que les vilaines mouches puissent se poser sur son front et les chauves-souris danser autour de la crèche, pendant que nous sommes retenus ici parce que nous n'avons reçu ni ailes, ni pattes !
— Je veux bien prendre un petit gardon, dit le bœuf conciliant, ne pas l'avaler tout à fait et je trouverai bien là-bas un seau pour le déposer. Il lui dira ce que vous avez à lui dire, et je vous promets de le rapporter ici demain, en bonne condition. D'ailleurs, vous me connaissez, je n'aime pas cette nourriture. »

Mais tous les habitants des eaux se récrièrent en faisant des bulles à tel point que l'âne éternua, se mit en colère et les traita de tous les injurieux noms de poissons que l'homme a inventés.
« J'ai une autre idée, dit le bœuf, envoyez donc un amphibie quelconque, une grenouille ou une tortue par exemple, et il vous représentera. »
Mais un gros esturgeon donna un si violent coup de queue que le bœuf dut reculer, trempé. Et tous les poissons se mirent à crier (ils s'étonnaient eux-mêmes d'avoir de telles voix !) et à pleurer, ce qui fit monter l'eau de la rivière.
« Apportez-le-nous, suppliaient-ils, que sa Mère sache bien que nous le réclamons ! Elle peut bien faire pour nous ce qu'elle a fait pour les oiseaux, ce n'est pas tellement plus loin. Nous veillerons à ce qu'il ne s'enrhume ni ne prenne froid ! Nous comptons sur lui demain à la même heure et s'il n'est pas là, nous troublerons tellement votre abreuvoir que vous ne pourrez plus boire. »
Alors l'âne et le bœuf s'en allèrent, sachant dans leurs cœurs que la Vierge accepterait. Quand ils furent partis, les poissons se mirent en cercle et tinrent un grand conseil:
« Il ne faut pas qu'il s'arrête sur la rive, mais qu'il descende dans notre élément. Dieu respire partout, et il peut bien faire respirer comme nous, pendant quelques instants, Marie et Joseph. Préparons donc un site plus beau que celui des hommes et des bêtes de surface et une réception plus digne et plus courtoise: il y va de notre honneur ! »

On délégua le saumon vers la mer, avec mission de rapporter des branches de corail et des huîtres pleines de perles. Les castors construisirent une grande chambre pour que les grosses bêtes invitées, comme l'hippopotame et le crocodile, puissent y entrer. Et dans la chambre, le poisson-scie et le poisson-marteau firent un gentil berceau de bois. Le poisson-lune et les petites perches arc-en-ciel répétèrent un ballet ; on dépêcha la loutre vers les habitants des mares fermées pour les avertir eux aussi de la fête. Les mouettes s'offrirent d'elles-mêmes à prier les indigènes de la haute mer d'assister à la cérémonie.

Et tous les poissons qui ne furent pas envoyés en mission aménagèrent un beau tapis d'algues et un dais de nénuphars sur le parcours que suivrait l'Enfant dans les eaux. Ils travaillèrent toute la nuit et le jour suivant. Quand vint le soir, on entendit le braiment de l'âne tout joyeux. Certains se méfièrent, pensant qu'il venait seul et voulait se venger de l'accueil de la veille. Mais le héron, détaché en sentinelle, les rassura : l'Enfant était bien là !
Marie et Joseph le déposèrent alors sur un large nid prêté par la femme de la sentinelle et rembourré avec du duvet de roseaux. Ils descendirent ainsi dans la rivière en le portant chacun d'un côté et déposèrent Jésus dans le berceau préparé par les poissons, entre l'hippopotame et le crocodile.

Ce qui se passa ensuite n'est pas rapporté, mais on peut penser que toutes les bêtes des lacs et des ruisseaux, celles de l'océan et des grands fleuves inconnus, toutes les éponges et les étoiles de mer, les mollusques et les coquillages, adorèrent l'Enfant Jésus.

Et depuis ce soir-là, ils sont devenus tout à fait muets, parce qu'ils reçurent la grâce de ne rien dire, comme il est moins nécessaire de parler que de garder le souvenir de la bonté de Dieu dans le silence du cœur.



source: Une somme de poésie, tome II, Le Jeu de l'homme devant les autres, Patrice de La Tour-du-Pin, 1982
illustrations: Très Belles Heures de Notre-Dame, manuscrit, Gallica ; Heures de Frédéric d'Aragon, manuscrit, Gallica ; Deux poissons exotiques, par François Desportes, (C) RMN-Grand Palais (Sèvres, Cité de la céramique) ; Le Dauphin, par Raoul Dufy, (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais

Noël, envers et contre tous

14 déc. 2015

Noël 1914: cela fait plusieurs mois que les soldats français et allemands sont au combat. La guerre devait être courte. Chaque camp est pourtant retranché dans ses positions et la guerre n'en finit plus. Loin de leurs familles, les hommes ne veulent pas oublier Noël. C'est ainsi que de nombreuses initiatives virent le jour afin de marquer l'évènement, adoucir les conditions de vie et remonter le moral. Noël... envers et contre tous !

illustrations: Le blog du Maître-Chat Lully


En fin d'année 1914, le 23e R.I est dans le secteur de Saint Jean d'Ormont, dans les Vosges:

"25 décembre. Messe chantée et vêpres chantées par l'abbé Cottard Josserand. Monsieur Decourcelles a apporté des cadeaux de Bourg. Les Boches nous lancent des bouteilles de bière vides. Nous leur lançons des bouteilles de champagne non moins vides. Les Boches fêtent Nöel: Wassbauer leur parle allemand, cause avec un Boche. On convient de part et d'autre de ne pas tirer. Ils chantent, nous applaudissons et réciproquement. Ils montent sur leurs tranchées et nous aussi. Un français et un boche se rencontrent entre les lignes et échangent des cigarettes."

source: La Grande Guerre entre les lignes, Dominique Saint Pierre (d'après le journal de Joseph Saint Pierre, médecin au 23e R.I)

Soldats français coupant un sapin de Noël, 1914, Gallica (BNF)
 

Initiatives semblables dans le 74e R.I, rapidement condamnées par le colonel du régiment:

 
"25 décembre. Pendant toute la soirée, les allemands ont chanté et joué de la musique dans les tranchées qui nous font face. Dans la matinée, un certain nombre d'allemands sont sortis de leurs tranchées sans armes et en levant les bras. Quelques-uns d'entre eux portaient des petits sapins comme arbre de Noël, quelques-uns de nos hommes voyant cela sont également sortis de leurs tranchées. Dès que ces faits regrettables ont été rapportés au colonel, il a donné l'ordre de d'ouvrir immédiatement le feu sur les allemands.

26 décembre. Nuit calme sur tout le front. Dans la soirée du 25 les allemands ont à nouveau chanté et joué de la musique."

source: Journal des Marches et Opérations du 74e R.I


Enfin, dans le 99e R.I, une véritable trêve s'instaure entre français et bavarois, malgré les prussiens qui persistent à ouvrir le feu. Il semble qu'au seing de l'armée allemande, la haine que se vouent les prussiens et les bavarois soit plus forte que la haine de l'ennemi français:

"24 décembre. Les bavarois questionnés nous donnent de précieux renseignements sur l'ordre de bataille ennemi. D'après leurs dires, une très grande animosité existe entre prussiens et bavarois.

25 décembre. Les tirailleries ont cessé brusquement chez les allemands dès le point du jour. Un grand nombre de bavarois sont sortis de leur tranchée en faisant signe de ne point tirer sur eux, puis ils se sont avancés à mi-distance de nos tranchées et ont engagé la conversation avec nos hommes devant le secteur du Bois Commun. Trêve complète. Fureur des prussiens qui tirent sur les bavarois. Ceux-ci nous préviennent de l’arrivée de leurs officiers et déclarent qu’ils tireront en l’air, ce qu’ils font en effet.

26 décembre. Les bavarois sympathisent toujours devant le secteur du Bois Commun. Trêve absolue.

27 décembre. La paix continue. Deux officiers bavarois sont venus à mi-distance des tranchées. Philippi, un de nos hommes, s’est approché. La conversation s’est engagée et les officiers bavarois ont paru tout étonnés d’apprendre que Lyon n’était pas investi par une armée italienne ainsi que le bruit en est répandu dans les tranchées allemandes.

28 décembre. L’accalmie persiste sur tout le secteur. Au Bois Touffu nous avons pu enterrer huit morts français remontant au 29 novembre qu’on est allé chercher tout près des tranchées allemandes.

30 décembre. Les relations continuent avec les bavarois. Elles sont toutefois beaucoup plus restreintes que précédemment. Ils ont prévenu qu’ils ne nous laisseraient plus travailler à découvert. Echange de journaux et de cartes de nouvel an."

source: Journal des Marches et Opérations du 99e R.I

Lexique de vocabulaire dauphinois

5 déc. 2015

Lors de ma lecture de l'Inventaire des biens de Jean Humbert, daté de 1680, de nombreux mots m'ont semblé obscurs. Je vous présente aujourd'hui ce lexique, avec quelques définitions ou explications concernant le vocabulaire qu'utilisaient notamment les habitants du Bas-Dauphiné à la fin du XVIIe siècle.


bichet

Unité de mesure pour les grains, exprimée selon la capacité du récipient qui contient le grain en question. Le bichet était utilisé dans le Viennois alors qu'aux alentours de Grenoble, on utilisait plutôt le sétier.

source: Les anciennes mesures locales du Centre-Est, Pierre Charbonnier, 2006

gerle


Grande cruche, utilisée principalement pour contenir de la liqueur. Une "gerle" peut également désigner un seau ou une petite cuve utilisée lors des vendanges.

source: Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895
illustration: Menu de maigre et ustensiles de cuisine, J-B Siméon Chardin, 1731 (via Musée du Louvre)

quenouille
 


Tige en bois ou en osier utilisée pour stocker les fils de lin ou de chanvre. Les fils étaient enroulés et serrés à l'aide d'un ruban autour de la quenouille, afin qu'ils ne s'emmêlent pas avant de les tisser.

source: Entrons chez nos ancêtres, Jean-Louis Beaucarnot, 2010
illustration: Paysanne filant sa quenouille, Bernard Picart (via Musée du Louvre)

pal

Pieu, poteau ou piquet. Le mot peut aussi désigner une palissade: "des pals". Un pal en fer, un pal en bois.

source: Dictionnaire de la langue romane, ou du vieux langage françois, François Lacombe, 1768 (via Gallica, BNF)

poussière

Paillasse de couchage faite avec des débris de paille. Un matelas rempli de poussières ; une poussière à coucher.

source: Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895

rite

 
Ou "ritte". Filaments issus de l'écorce du chanvre ou du lin. Terme dauphinois, savoyard, suisse et jurassien. Filer la rite ; quenouille de rite.

source: Nouveau glossaire genevois, Jean Humbert, 2004
illustration: fibres de chanvre, passionprovence.org

tarière
 

Outil en fer permettant aux charpentiers et autres ouvriers du bois, de percer ce matériau afin d'y insérer des chevilles d'assemblage. Synonyme de laceret.

source: Dictionnaire de la langue française ancienne et moderne, Pierre Richelet, 1780
illustration: justinstorck.free.fr

traversier
 
Traversin de lit. Des lits garnis de traversiers et de couvertures.

source: Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895

Charavines: mes ancêtres du Néolithique

1 déc. 2015

 
Sur les rives qu'habitèrent la plupart de mes ancêtres directs, vécurent également il y a 4 millénaires les "Baigneurs". Installés eux aussi sur les bords du lac de Paladru, des familles du Néolithique habitèrent le village dit des "Baigneurs", à Charavines, dès l'an 2669 avant notre ère. Ce site est caractérisé par deux occupations espacées d'environ 40 ans.
 
Vue aérienne du site de fouilles, à Charavines
 
Durant l'automne-hiver de l'an 2669 avant JC des hommes arrivèrent sur le rivage du lac, coupèrent de nombreux sapins et les stockèrent sur la rive. Dès l'année suivante (-2668) ils revinrent avec leurs familles: d'autres arbres furent abattus et les constructions commencèrent. En cette première année d'occupation il y avait deux maisons ainsi qu'un grenier. Les constructions s'enchaînèrent durant 18 ans, jusqu'à atteindre le nombre de six habitations.
 
 
Mais dès l'année 2652 avant JC sans doute à cause de l'humidité croissante et de la remontée des eaux, le village fut abandonné durant près de 40 ans avant d'être de nouveau occupé.
 
Les habitats étaient construits directement sur le sol de la plage, dont les eaux s'étaient retirées quelques décennies auparavant, suite à une baisse du niveau du lac. Les maisons étaient constituées d'une ossature en poteaux de sapins (parfois de frêne, orme ou hêtre) enfoncés sur 3 à 4 mètres de profondeur dans le sédiment lacustre. Les charpentes étaient en écorces et roseaux avec un toit à deux pans. La maison était d'une pièce unique et rectangulaire. Le foyer était au centre, entouré de zones réservées aux travaux domestiques ou au couchage. Dans les cours entre les maisons, les "Baigneurs" s'adonnaient à l'artisanat: taille du silex, dépeçage des viandes, travail du bois de cerf, etc...
 
Poignards en silex
 
Le site des Baigneurs, lors de la sécheresse de 1922
 
Les "Baigneurs" sont ils mes aïeux par le sang? Je ne le saurai jamais. Mais ils furent de façon certaine les prédécesseurs de mes ancêtres sur les rives du lac de Paladru et ces derniers héritèrent de leur culture et leur savoir-faire.
 
Maquette du village (première période d'occupation)
 
 
Source:
"Les oubliés du lac de Paladru" et annexes contenues dans "Les villages néolithiques de Charavines" - par A. Bocquet, 2012, éditions Fontaine de Siloé - toutes les illustrations sont issues de ces ouvrages et demeurent sous copyright de leur auteur.

À propos

» Pour en savoir plus à propos de ce blog et de l'auteur... [Lire]

Twitter

Facebook

Fourni par Blogger.