Le voyage du scieur de long

15 oct. 2016

Brienne-le-Château, 1788.


Le clappement des sabots sur les pavés irréguliers venait de cesser. Les chevaux commençaient à s'agiter, épuisés par la longue route qu'ils avaient menés. Le voyage avait été particulièrement pénible depuis son petit village d'Estivareilles, au diocèse du Puy. Pierre sortit la tête du carrosse: tout était comme ce que lui avait décrit son oncle. Il mit un pied à terre: il venait d'arriver à Brienne-le-Château.

Ce qu'il constata d'abord était la différence de paysage. Pierre était habitué aux collines et aux vallons déboisés des alentours d'Estivareilles. Mais Brienne était un pays relativement plat. Il aperçut le château qui surplombait du haut de sa petite motte le bourg de la ville. Puis en se retournant, il aperçut également les forêts qui l'entouraient: les cimes des arbres s'étalaient derrière lui à perte de vue. Le voici, le bois si précieux dont son oncle avait tant vanté les mérites ! C'était en effet sur l'invitation de son oncle maternel Antoine, que Pierre avait entreprit un si long voyage. Il avait laissé dans cette traversée toutes ses maigres économies, gagnées de ses petits labeurs comme manouvrier et de ses gages de domestique auprès des bourgeois d'Estivareilles.

Tout comme Antoine, Pierre était le sixième enfant de sa fratrie et comme bien souvent pour les cadets, il avait du quitter son village pour trouver du travail. Cela il l'avait compris il y a bien des années, constatant que ses parents peinaient souvent à nourrir la nombreuse famille, lorsque les hivers étaient trop rigoureux. Pierre avait emporté très peu d'affaires, mais c'était là tout ce qu'il possédait. Quelques linges et une croix en argent offerte par ses parents lors de sa communion. Tout ceci tenait dans son petit baluchon. Mais Pierre avait aussi transporté ce qui avait le plus de valeur à ses yeux: ses outils ! Jamais il ne serait parti sans sa scie, sa hache et sa lime.

L'oncle et le neveu étaient scieurs de long, un métier qui se perpétuait de génération en génération dans la famille. Antoine avait depuis déjà longtemps quitté leur village pour s'installer à Brienne, où il s'était depuis marié et avait désormais sa propre famille. A Brienne le travail ne manquerait pas avec toutes les forêts alentours. Pierre allait pouvoir bénéficier du réseau de son oncle, pour lui laisser le temps de faire ses preuves. C'était la promesse d'un avenir et d'une vie meilleure. L'assurance de trouver une épouse et de fonder sa propre famille.

Pierre, songeant au futur qui l'attendait, ne pouvait s'empêcher de sourire. Il remercia le cocher et s'en alla rejoindre son oncle.


Illustrations: (1) Landscape with castle - Kobell, 1804 (2) Carte de Cassini, alentours de Brienne-le-Château, source: cassini.ehess.fr (3) Scieurs de long, source: blogdelaforet.centerblog.net

  2 commentaires:

  1. Billet intéressant, à un moment déterminant dans la vie de Pierre. Au plaisir de te relire aux prochains #RDV !
    Guillaume

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  2. Beaucoup d’informations sont contenues dans ce récit agréable à lire. Bravo pour cette réussite très imagée par les mots et les illustrations.

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